Critique: les Habitants de Raymond Depardon

Les habitants, Raymond Depardon, documentaire, France,1h24, 2016.

Après les attentats de Charlie Hebdo, Raymond Depardon a décidé de partir à nouveau à la rencontre des Français. Cette fois, c’est au volant d’une caravane qu’il va filmer les habitants de plusieurs villes moyennes, du Nord au Sud de la France. Le dispositif est simple, le réalisateur installe sa caravane et propose à des couples de passants de finir leur conversation devant sa caméra.

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Ainsi rencontre-t-on, entre autres, un jeune couple bientôt parents, deux amies évoquant leur passé de femme battues, deux collégiens parlant de leurs relations avec les filles, des lycéens évoquant avec envie et appréhension l’avenir après le bac, une mère et sa fille, deux frères. Autant de micro-récits de vie, touchants, amusants et surprenants. Les conversations de ces français portent sur leur quotidien, s’occuper des enfants, fonder une famille, surmonter les séparations, les divorces, la solitude. On sent souvent une certaine difficulté à faire face au quotidien qui égratigne les existences. Les éclats de rire des plus jeunes entrent en résonance avec la nostalgie des plus âgés. Pourtant, chaque âge connaît ses inquiétudes. Les femmes occupent une place importante car, comme le dit l’une d’entre elles, leur quotidien est « une guerre ». Il faut s’accrocher malgré les difficultés, les humiliations et les inquiétudes : « C’est la vie ». En dépit de cela, les propos ne deviennent jamais politiques et cela tient sans doute au dispositif tel qu’il est construit. Il s’agit de bribes de conversations intimes entre deux personnes proches échangeant des nouvelles. La force du documentaire tient bien sûr surtout à la faculté du documentariste, maintes fois démontrée, à faire totalement oublier sa présence. Il ne pose pas de questions, les gens se parlent comme s’ils étaient seuls à une terrasse de café.les habitants

Le film est divisé en plusieurs parties, toujours construites de la même façon, correspondant aux diverses villes où l’équipe s’est arrêtée. Un long plan séquence où l’on suit la caravane sur une route de campagne, avant de traverser un petit village ou une ville, ouvre sur un plan de la caravane sur une place, permettant de planter le décor des futures conversations. Les habitants sont filmés de profil, chacun étant assis d’un côté de la table. La fenêtre de la caravane entre les deux têtes devient décor, fenêtre sur la ville. En effet, si les paysages traversés par la caravane peuvent, certains plus que d’autres, nous donner des indications sur la région, en revanche rien ne nous indique dans quelle ville on se trouve. Le dispositif, très statique, nous oblige à écouter les voix, les accents, à observer les attitudes et la façon de s’habiller pour se repérer. Quand on connaît l’importance que Raymond Depardon accorde aux sons (on retrouve sa complice de toujours, Claudine Nougaret, en ingénieure du son) et aux marques d’identité des régions, on n’est pas surpris de l’importance laissée aux dialogues et aux accents dans ce film. Mais ce parti-pris ne fonctionne par réellement, car le spectateur, laissé sans autres éléments géographiques ou sociologiques explicatifs, est obligé de se raccrocher aux clichés attachées aux Régions Nord et Sud, somme toute très réducteurs.

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Si le dispositif et le sujet sont plutôt réjouissants, le résultat manque de relief. On ne ressent pas de relation de confiance établie entre les personnes filmées et celles filmant. On ne rentre pas dans le fond des choses. D’ailleurs les séquences sont souvent trop courtes, on aimerait rester plus longtemps avec les personnages, apprendre à les connaître. Mais cela est, encore une fois, dû au dispositif en lui-même. En effet, les habitants ne font que passer et Raymond Depardon explique d’ailleurs avoir délégué le choix des personnages à une directrice de casting.

Par ailleurs, le réalisateur affirme avoir fait un film « de région »1. On retrouve bien l’amour de Raymond Depardon pour « la province », comme il dit, mais on voit aussi surtout une France à l’image d’Epinal. Les paysages traversés par la caravane sont presque exclusivement des paysages de campagne et le film montre peu, ou pas, de personnes issues de classes aisées. C’est la nostalgie d’une certaine image de la France que Depardon semble poursuivre inconsciemment. La musique, rappelant les mélodies enchantées de Michel Legrand pour les films français des années soixante, vient renforcer ce point de vue. Ainsi, on ne peut s’empêcher de voir dans ce film le regard d’un homme filmant avec intérêt et curiosité une France qu’il ne connaît plus depuis longtemps.

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L’erreur serait donc d’attendre de ce film un portrait sociologique de la France et de ses habitants. Il s’agit simplement, et c’est déjà bien, d’un instantané d’une poignée de français (200 personnes filmées, 50 retenues) qui nous dit quelque chose de notre époque.

1 Raymon Depardon, invité des « matins de France Culture », émission du 24 avril 2016. http://www.franceculture.fr/emissions/les-matins/raymond-depardon-parole-aux-habitants

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