Compte rendu de la table ronde sur le montage du 10 novembre 2018

Samedi 10 novembre, le Comœdia a accueilli la table ronde « Montage, Le film révélé » organisée par l’association Enjeux sur Image. Cinéphiles, étudiants et curieux de passage ont ainsi eu l’occasion de recueillir les témoignages et les anecdotes des quatre invités présents :
Anne Baudry (monteuse de documentaire, a beaucoup travaillé avec Jean-Louis Comolli) :
Montage-17

Yann Dedet (monteur, a travaillé entre autres avec Truffaut et Pialat) :
Montage-27
Gilles Marchand (scénariste et réalisateur, a travaillé avec Yann Dedet pour le montage de son dernier film, « Dans la Forêt » ) :
Montage-14
et Katharina Wartena (monteuse et réalisatrice de « Tenir la Distance ») :
Montage-16

Durant près de deux heures, les échanges ont balayé bien des aspects du métier : méthode de travail, goûts esthétiques, dilemmes éthiques… En voilà un petit condensé, qui vise à rapporter l’essentiel : la passion de l’articulation audio-visuelle.

Le monteur, un spectateur pas comme les autres

De l’enthousiasme des quatre monteurs surgit une évidence : sur le ban de montage, tous aiment la sensation d’être spectateur. Gilles Marchand parle d’ailleurs de la salle de montage comme d’une « petite salle de cinéma ». Seulement, ce film a la particularité d’être encore multiple, tentaculaire ; les rushes témoignent de l’éventail des œuvres possiblement réalisables. A partir de cette riche matière, « de l’esprit qu’on voit sur l’écran » dit Yann Dedet, la créativité de chacun sculpte une œuvre cohérente.

Si Yann Dedet parle d’« esprit », très vite, tous opposent le processus de montage à la rationalité. Gilles Marchand dit associer sensibilité et intuition, pour faire naître des images le rêve cinématographique fantasmé par le réalisateur. Selon Anne Baudry, le montage permet une « rééducation à la sensibilité », car il « soulage de la rationalisation ». Le monteur, guidé par la musicalité des rushes, retrouve un regard neuf et curieux face à des images toujours nouvelles. Entre le film en devenir et le monteur-spectateur, il y a un rapport physique et immédiat, un « rapport direct qui ne passe pas par le langage » dit Katharina Wartena. Le monteur est moins au cœur de l’histoire qu’au cœur du film, il manipule le temps et l’espace, jouant de la spécificité cinématographique à transmettre le monde par la mise en ordre d’éléments audio-visuels.

Travailler ensemble : monteur et réalisateur

Les relations de travail relèvent souvent du hasard, parfois d’une « envie humaine de travail » dit Yann Dedet, « du désir de se raconter quelque chose » dit Gilles Marchand. Quoi qu’il en soit, l’entente entre monteur et réalisateur est primordiale pour la qualité de l’œuvre finale. Une bonne relation de travail requiert bien sûr un intérêt commun pour le projet, il faut une envie partagée de confronter deux sensibilités différentes à l’objet-film, précise Gilles Marchand. L’un est pris dans les souvenirs du tournage et dans l’affection pour ses rushes, l’autre a la liberté émotionnelle de développer une pensée neuve, critique et éclairante. L’idéal serait donc moins la convergence d’opinion que la critique mutuelle.

Si l’idéal d’une telle relation est de faire émerger des points de vue contradictoires et des idées nouvelles, il ne faut pas perdre de vue que les rushes, fruits d’années de travail, sont chers au réalisateur. Katharina Wartena, visiblement empreinte de vifs souvenirs, souligne la part psychologique du rapport avec le réalisateur : lorsqu’il faut « prendre des gants », c’est de l’énergie et du temps que le monteur ne voue pas à son travail. Pour permettre le franc parlé, la confiance est donc requise.

Anne Baudry fait un pas de plus dans l’intime lorsqu’elle décrit sa forte implication dans les images et son besoin d’aimer l’autre dans le travail. Elle veut « être séduite par le réalisateur […] pour avoir envie de lui donner quelque chose d[‘elle] ». Il faut « mettre toute sa subjectivité au service d’un film » pour faire corps avec le réalisateur. Son implication émotionnelle dans l’écriture d’une voix-off lui a d’ailleurs déjà valu de quitter un projet.

Elle évoque également la liberté du monteur : choisie par Comolli pour sa capacité à travailler seule, ses relations de travail ont souvent été déterminées par cette aptitude, devenue méthode de travail. Cette indépendance requiert d’autant plus de confiance, que le documentaire pose des enjeux éthiques. Que peut-on montrer ? Jusqu’où manipule-t-on les images ? Ne pas tordre le sens des propos tenus par les personnes filmées, telle est la limite qu’elle se fixe : « on est dans l’interprétation plus que dans la manipulation ».

Le montage parfait

Montage-22

Alors que les quatre invités évoquent le montage comme mensonge sans parvenir à formuler cette pensée, Gilles Marchand ajoute « les témoins doivent penser que c’est exactement ce que les interviewés ont dit ». Les trois monteurs face à lui acquiescent. Voilà donc la racine commune qui unit leurs visions du montage : le spectateur doit y croire. L’illusion doit rendre possible l’identification. Anne Baudry conclut : « Le cinéma c’est une affaire de croyance : est-ce qu’on y croit ? ».

La croyance n’est pas le seul critère d’un montage réussi : il faut échapper au montage formaté que la télévision exige, « même Arte » déplore Anne Baudry. Le montage artistique est devenu un acte de résistance. Gilles Marchand voit dans l’acceptation collective du montage commercial un stigmate de notre époque : « La liberté n’est pas l’état naturel de la vie moderne ». Monter de façon personnelle, donc forcément originale, ne doit cependant pas virer à la caricature. Il précise que « le style c’est malgré soi, les gens qui cultivent leur propre style ça devient vite pénible ». Entre forme et informe, il faut trouver l’équilibre et investir la bonne dose de sensibilité. Face à une passion parfois ardue à verbaliser, se dégage une vision du monteur comme artiste génial, dont le travail – fondé sur l’intuition et l’expérience – mène au style.

Montage-13

Lors de l’échange avec la salle, les questions du public convergent souvent vers le même constat : le montage est un investissement personnel total, pour une reconnaissance professionnelle très partielle. C’est donc pour garder le montage à l’honneur qu’a ensuite eu lieu la projection du très beau documentaire Tenir la distance.

Katharina Wartena y filme Yann Dedet lors du montage de l’Economie du Couple (dernier film de Joachim Lafosse), donnant corps aux qualités du monteur évoquées dans la matinée : la cohérence stylistique et narrative bien sûr, mais surtout l’écoute, l’intuition et la sensibilité.

Célia Francina
Master Cinéma à l’Université Lumière Lyon 2
Membre de l’association Kinoks

La captation complète de la table ronde par Michel Pontvianne de l’association Premisses :

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :