Critique : Moi Daniel Blake de Ken Loach

Moi, Daniel Blake de Ken Loach (2016, GB,1h41)  

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Palme d’or à Cannes

Le réalisateur, bien connu pour son engagement, nous offre cette fois une plongée dans l’univers impitoyable du Pôle Emploi outre-manche. La politique menée par le gouvernement depuis 2010 a inspiré à Ken Loach un nouveau film coup de poing. Cette fable réaliste, paradigme social, prend la défense des plus démunis, aujourd’hui de plus en plus nombreux en Europe de l’ouest.

La scène d’ouverture, où l’on n’entend que les voix sur un fond noir, hésite entre l’absurde et le comique avant de laisser place à un sentiment de colère préfigurant l’esprit combatif qui irrigue l’oeuvre.

 

 

A Newcastle, Daniel Blake, menuisier sexagénaire tout juste rétabli d’une grave crise cardiaque, est jugé par ses médecins inapte à travailler et doit demander une pension d’invalidité. Cette dernière lui est refusée, les sous-traitants de la sécurité sociale anglaise le jugeant au contraire en pleine possession de ses capacités. Sans ressource, il se trouve pris au piège d’une administration kafkaïenne qui broie la dignité des individus. Daniel rencontre Katie, mère célibataire de deux enfants, en recherche d’emploi. Ils se lient d’amitié, s’accrochant l’un à l’autre pour éviter de sombrer. Deux personnages, deux trajectoires, dont la survie dépend de ces allocations qu’on leur refuse. Les êtres que Daniel croisent sont tous écrasés, malmenés et se débrouillent comme ils le peuvent.

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Difficile de parler des films de Ken Loach sans aborder les problématiques de société et c’est justement ce qu’il cherche. Le film observe,
décortique et accuse. Il dénonce une réalité de l’Angleterre peu mentionnée dans les médias, où les procédures administratives sont automatisées, déshumanisées, rigides et lentes pour décourager et stigmatiser ceux qui les utilisent. Ken Loach entend rétablir un système de valeur où les plus pauvres ne sont considérés ni comme des feignants ni comme des voleurs. La thématique centrale du film est celle de la dignité humaine.

Le personnage de Daniel Blake est un héros omniprésent. Il subit toujours, aide souvent, se révolte parfois. Sans doute incarne-t-il aussi une part du réalisateur lui-même.

Le scénario peut se montrer un peu facile (ne prend-t-il pas pour exemple qu’un cas extrême?) et le héros presque manichéen si on ne réalise pas à quel point la pauvreté n’est pas un phénomène marginal en Grande-Bretagne. Le nombre de personnes faisant appel à l’aide alimentaire est passé de 128.697 en 2011/2012 à 913.138 en 2013/2014.

(Voir l’article du Figaro: http://www.lefigaro.fr/international/2014/12/08/01003-20141208ARTFIG00135-la-faim-un-autre-visage-du-royaume-uni.php).

Comment dès lors ne pas penser à l’incroyable scène où Katie s’écroule de faim dans les locaux de l’aide alimentaire? Complaisante pour les uns, dérangeante pour les autres, cette séquence marque les esprits. A la lumière des chiffres récents publiés par les diverses études sur les inégalités sociales en Europe, le film apparaît finalement comme un miroir de la vie courante d’une partie des habitants du Royaume-Uni.

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Le monde décrit est froid, austère et laisse peu de chances à ceux qui sont en bas de l’échelle sociale. On est parfois tenté de se dire que ce n’est qu’une fiction et pourtant l’auteur se charge de nous rappeler qu’il ne fait qu’illustrer un système dans son fonctionnement global. L’auteur immerge le spectateur dans un portrait sans paillette, sans happy-end ni faux espoir de la société moderne. Le tour de force du réalisateur est ainsi de parvenir à expliquer et mettre en lumière les logiques du système libéral dans son ensemble et ses effets sur les individus. Son programme? Utiliser la fiction pour donner du sens à ce que vivent les citoyens britanniques.

On notera que malgré tout l’oeuvre ne tombe jamais dans le misérabilisme tant le jeu des acteurs est juste. On reconnait le talent de Ken Loach à sa direction d’acteur et sa faculté à nous faire oublier que l’on est au cinéma. Il est l’un des derniers réalisateurs européens à faire des films à la fois militants et artistiques et pour cela, on ne peut que l’admirer.

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