Critique de « Ma loute »

Ma loute de Bruno Dumont (France-2016-2h02)

Nous sommes en 1910, dans le Nord. La famille Van Peteghem, de riches bourgeois de Tourcoing, arrive pour l’été dans sa résidence secondaire, le « Typhonium ». Dans le village vit la famille Brufort, prolétaires, pêcheurs de moules et cannibales !

Bruno Dumont - Photocall du film "Ma Loute" lors du 69ème Festival International du Film de Cannes. Le 13 mai 2016 © Dominique Jacovides / Bestimage

Bruno Dumont . Cannes 2016
© Dominique Jacovides / Bestimage

Les Van Peteghem (un casting d’acteurs connus et reconnus) sont la caricature mordante de l’esprit bourgeois étroit et suffisant. Chaque personnage est savamment travaillé, croqué comme pour une bande-dessinée délicieusement loufoque. Les Brufort (des acteurs pour la plupart non professionnels et inconnus du grand public) sont sales, taciturnes, mal élevés et de véritables prédateurs. Le réalisateur parvient à filmer tous les acteurs sur un pied d’égalité. Poussés dans leurs jeux à l’extrême, ils se révèlent surprenants et géniaux.

Il faut accepter de se laisser emmener dans un univers singulier pour rentrer dans ce polar sans queue ni tête, magnifiquement porté par la beauté des paysages. Les couleurs, les lumières s’agencent parfaitement pour créer cet opéra (de paroles) burlesque aussi réaliste qu’improbable.

Pourtant, malgré ses allures déjantées le film crée du sens et de l’émotion à travers une série de métaphores sur la société actuelle. L’atmosphère particulière qui se dégage du film nous fait osciller entre fou rire et malaise, comédie et tragédie. Peut-on rire de tout ? Peut-on rire de soi-même ?

L’œuvre aborde la thématique du genre et de l’homosexualité de manière violente, comme une vague de fond qui s’approche et vient soudainement tout renverser sur son passage. On comprend que les costumes, l’époque, le burlesque, le mélodrame ne sont que prétextes à des thématiques beaucoup plus profondes. Il souffle en effet comme un vent de lutte des classes entre ces deux mondes, aussi affreux l’un que l’autre, qui se côtoient sans se voir. Comment, par exemple, ne pas voir une critique féroce d’un certain mode de tourisme et de la recherche d’authenticité à tout prix ? Les Brufort semblent organiser une reconstitution de leur propre vie devant les Van Peteghem qui sont aveugles et sourds à tout ce qui n’est pas eux, et cela vient renforcer l’impression de malaise. Alors que les décors sont parfaitement réalistes, quelque chose ne semble pas vrai, quelque chose a disparu. C’est d’ailleurs bien sur une disparition qu’enquête l’improbable inspecteur Machin.

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Qui sont les bons ? Qui sont les méchants ? Qui peut prétendre être normal ? Le film est également traversé par la question du « mal » et celle de l’identité. Ces interrogations prennent d’ailleurs tout leur sens dans notre monde moderne dominé par l’image.

Le vide des paroles prononcées nous ramène sans cesse à la stérilité des échanges qui ne parviennent à dépasser les codes et les genres dans lesquels ils sont emprisonnés que par le toucher et les regards (c’est le cas pour la relation amoureuse naissante entre Ma Loute et Billie).

La cruauté, servie par un humour grinçant et mordant qui fait mouche, n’est pas absente non plus. On retiendra une série de répliques cultes qui s’adaptent tout à fait à des situations de notre époque et font réfléchir au film au-delà de la séance. C’est tout l’art des grands cinéastes que de dépeindre avec humour, finesse et parfois une certaine froideur les errements, la bêtise d’une époque pour mieux la transcender. Quant au procès en misanthropie intenté au réalisateur, elle nous semble erronée. Pour peindre les hommes il faut les avoir longtemps observés et donc un tant soit peu aimés. De plus, la manière dont il met en scène ses acteurs témoigne d’une grande confiance en leurs capacités et en ses personnages.

On note cependant que la troisième partie est beaucoup plus faible. Le film se laisse comme emporter par son propre tourbillon de folie qui aurait pu être très réussi si le réalisateur n’avait pas tenté de sauver ses deux personnages principaux en leur ajoutant des moments d’émotion franche et lucide au moment même où les autres personnages finissent par étouffer dans leur bouffonnerie et voler en éclats. Certaines scènes en deviennent donc presque mièvres.

Heureusement, cela n’enlève rien à ce film qui est un véritable OVNI à ne pas manquer.

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