Critique : « Les chevaliers blancs »

Les chevaliers blancs de Joachim Lafosse (2016, Drame, Belgique, 112 minutes)

Après A perdre la raison, film primé aux Césars, qui évoquait déjà un fait-divers, Joachim Lafosse s’attaque cette fois à l’affaire très médiatisée de l’Arche de Zoé. C’est un point de départ et l’intérêt du film réside non pas dans la reconstitution véridique et sensationnelle du fait-divers, mais dans les questions de société qu’il pose. « L’histoire de ces humanitaires partis au Tchad pour ramener en Europe des orphelins me passionne car il s’agit, encore une fois, de personnages obsédés par leurs bonnes intentions. Cette histoire, les médias l’ont traitée avec le seul souci de l’efficacité, sans jamais s’interroger sur son sens et son mystère. Le rôle de la fiction est précisément de fureter dans ces directions.1 », explique le réalisateur, qui s’intéresse avant tout à la contradiction des êtres et c’est bien cela qui fait la force du film. Impossible d’avoir un avis clair et tranché. Tant mieux.

Jacques Arnault est le président de l’ONG Move for Kids. Il dirige, avec sa femme Laura, une opération d’extradition vers la France de 300 orphelins en bas âge, victimes de la guerre civile et candidats à l’adoption.chevaliers

Les acteurs servent tous une interprétation très juste et subtile de leur personnage, donnant d’autant plus de force au film. La réalisation nerveuse alterne plans d’ensembles découvrant l’immensité du désert autour du camp, et gros plans collant au plus près des personnages. En effet, le réalisateur a trouvé la juste distance face à son sujet : ni trop près ni pas assez.

La tension est palpable, dès l’ouverture du film. L’équipe de Jacques ne trouve aucun orphelin. A l’intérieur du camp s’installe alors, en même temps qu’une longue attente, une vive tension. Sans enfant, pas de travail. Les personnages s’occupent alors comme dans un camp de vacances, bien que le décor rappelle un camp de réfugiés. Dès les premières scènes, le réalisateur installe cette ambiguité entre intentions originelles et actions effectives.

Les personnages sont un fin mélange d’interêt personnel et de raison et se rendent complices de trafics divers malgré eux. Une partie de l’équipe se prend d’ailleurs d’amour petit à petit pour ces enfants et décide elle aussi d’en adopter. C’est ici que l’on se demande si chacun ne poursuit pas finalement un but égoïste : savent-ils tous la vraie raison de leur présence dans cette aventure humanitaire ? Le personnage de la journaliste incarne très bien cette ambivalence.

Les premières négociations avec le chef du village font apparaître les risques encourus. Jacques paie le chef de village pour la remise d’orphelins. Il répète sans cesse :« L’argent c’est pour les services rendus, on ne paie pas pour les enfants », ne convaincant ni le chef de village ni nous, spectateurs. Dans un pays où la guerre et la misère sont des fléaux quotidiens, une équipe de jeunes blancs qui promettent à une population désespérée d’offrir aux enfants un toit, de la nourriture et une éducation moyennant rémunération crée des envies et bien pire. La méconnaissance du terrain, des moyens de négociation, une mauvaise anticipation les rattrapent. Comment n’ont-ils pas prévu que l’état civil n’existait pas et qu’il serait impossible, d’établir avec certitude qu’ils sont bien orphelins ? Comment ne pas voir en cette équipe de jeunes humanitaires et de médécins français le mépris de l’occident pour l’Afrique ? Comment ne pas penser à la Françafrique, à une forme d’ingérence sous couvert de générosité? La « bien-pensance » peut être dangereuse.

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Toute l’habilité du film réside dans cette capacité à nous poser les questions d’éthiques que s’est posée cette ONG, dans des conditions de stress extrême. On se surprend à les encourager, parfois même à vouloir aller plus loin qu’eux. D’ailleurs ces mamans africaines ne préfèrent-elles pas elles-mêmes abandonner leur enfant à ces blancs venus leur proposer un avenir ? Jacques et son équipe ne sont pas dupes des risques encourus et font leur possible pour les limiter. Plus tard, on est même émus avec eux quand on entend les familles d’accueil pleurer de joie à l’annonce du nom de leur futur enfant.

La cause est belle, sauf que Jacques et Laura ont menti aux villageois, aux autorités françaises et à leurs collaborateurs. Ce sont ces mensonges qui vont grossir, les empêcher de reculer, et finalement les perdre. On se questionne sur la responsabilité de ces hommes et femmes, mais c’est bien tout le système mondial qu’il faut examiner pour comprendre ce qui s’est passé, et le film est à la hauteur de ces questionnements.

1 Interview de Joachim Lafosse pour Rue89, 2012.

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