Critique: Etre là de Régis Sauder

« Etre là », documentaire de Régis Sauder, France, 1h37, 2012.

Quand s’ouvre le film on sait d’emblée que l’on est ailleurs. Pas tout à fait dans la réalité, un peu à côté, juste là, en prison, à « l’ombre de la République » (pour reprendre le titre du film de Stéphane Mercurio1). Le film se déroule au SMPR (Service Médico-Psychologique Régional) de la prison des Baumettes à Marseille où il suit une unité de soignantes, exclusivement des femmes, infirmières, psychiatres, ergothérapeutes, luttant pour que les soins et la relation à l’autre existent toujours en prison.
Après le documentaire remarqué Nous, princesses de Clèves, Régis Sauder sort un second film au cinéma, s’attachant une fois encore à filmer le vivre-ensemble. De l’avis du réalisateur, Être là, n’est pas un film sur la folie en prison mais sur la nécessité du lien de fraternité.

Une autre temporalité. Un autre univers. C’est ce que veut nous faire ressentir Régis Sauder qui, pour cela, utilise un dispositif très esthétique : noir et blanc, flou, montage saccadé, musique stridente dans laquelle se fondent les bruits de clés et de portes. A l’image défilent des lignes droites, des portes, des barreaux mais aussi des visages, des sourires et quelques marionnettes fabriquées à la main : la vie et la mort en prison. Le dispositif parvient parfaitement à nous immerger et nous enfermer peu à peu dans cet univers si particulier. Le réalisateur sait ménager le rythme, grâce à l’alternance de trois types de séquences : entretiens entre les soignants et les détenus ; moments de respiration où des plans plus larges montrent l’intérieur de la prison et ses couloirs infinis ; séquences mises en scènes d’une psychiatre, face caméra, qui interroge son métier. etre la
Etre là c’est être tout près. Tout est donc filmé en gros plan, donnant une impression de proximité, mais aussi d’oppression. Le SMRP accueille des pathologies parfois très lourdes. Dans tout le film une question nous hante « Et si la prison rendait fou ? » C’est ce que sous-entend une psychiatre, en voix-off, faisant allusion aux « camps de la mort ». Les prisons sont des lieux insoutenables. Aussi pour elle, « être là » c’est interroger : « qu’est-ce que ma présence cautionne ? ».

Les détenus parlent, plutôt peu, et bas. Ils décrivent des angoisses, des voix dans leurs têtes, des crises de manque. On entend aussi très vite les difficultés sociales qui s’accumulent, l’impression de manquer d’horizon. Bien souvent, le corps des prisonniers parle également. La douleur du corps (bras lacérés de cicatrices) répond à la douleur psychique. L’idée de se faire mal pour appeler au secours ou se faire entendre revient fréquemment. On est finalement assailli par cette impression d’échec, comme si tout le travail de soin ne soulageait pas, du moins pas assez, et que les médicaments pour se couper de la réalité devenaient une des rares issues.
Pourtant le SMPR semble fonctionner comme un sas de décompression pour les détenus qui trouvent (enfin ?) une oreille attentive, des échanges et du soin. Ces femmes se battent pour qu’existe toujours l’idée de lien, ce que porte la psychiatrie bien qu’elle se fasse rattraper par la criminologie et la médecine mentale. On ne peut s’empêcher de se demander dans ce même élan : pourquoi sont-ils si peu de soignants alors même que c’est le collectif qui permet de lutter et tenir et qu’il devrait d’ailleurs être à la base du soin? Tenir à tout prix, voilà ce qu’ils disent tous, eux, les détenus, elle, l’équipe médicale. Tenir pour les autres, tenir grâce aux autres.
Puis apparaît la violence. La violence des mots, la violence de la folie, la violence de l’enfermement. La bande sonore du film (les cris et les appels incessants, les bruits de portes et de clés qui résonnent) contribue fortement à la création d’un sentiment d’angoisse. On comprend la violence psychologique à laquelle ces femmes font face chaque jour : folies, tentatives de suicide, agressions et détresse. Entre elles, elles parlent de fatigue psychique, elles n’en peuvent plus et on les comprend. En voix-off une des psychiatres explique qu’être là c’est résister. « Résister à la folie du patient qui envahit, résister aux attaques dans la relation, résister à la pente destructrice de l’institution elle-même, résister à la discrimination des marginaux, résister à son propre mouvement de repli ».

« Etre là » pour ces femmes c’est aussi la nécessité de s’imposer, de marquer les limites. Elles doivent sans cesse rappeler leur statut, faire oublier leur sexe car dans cet univers clos et masculin, leur identité de femmes résonne plus fortement. La caméra se focalise sur les visages de ces femmes, souriants, attentifs, tendus (vers l’autre). Toute la beauté de ce documentaire réside dans cette capacité du réalisateur à faire refléter les détenus (que l’on n’a pas le droit de filmer) dans le regard de ces médecins dont les visages deviennent le miroir de l’autre. Finalement, l’objet du film est autant l’équipe médicale que les détenus.
Etre là c’est prendre en considération les deux côtés des barreaux (tous deux omniprésents à l’image et au son) pour interroger l’ensemble de l’institution. Alors quand à la fin on retrouve le plan d’ouverture montrant un insecte sur le dos se débattre contre la mort qui le saisit lentement, on se demande :  » Cet insecte est-il le symbole des prisonniers ou de ces femmes ?  »

Alexandra Le Moëne.

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1 A l’ombre de la République, Stéphane Mercurio, documentaire, France, 2012 (1h40).
2 Extrait du journal intime lu par la psychiatre protagoniste du film.

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