Beau succès pour les journées Garcin

Pour la deuxième année consécutive, Enjeux sur image, en collaboration avec la mairie du 1er arrondissement, a organisé deux jours d’engagement pour le cinéma Art, Essai et Recherche. L’événement a bénéficié du soutien de la Ville de Lyon, du master-pro cinéma de l’Université Lumière Lyon 2, du GRAC (Groupement Régional d’Actions Cinématographiques) et de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion).

A l’occasion de ces journées, l’association a souhaité mettre un coup de projecteur sur le cinéma d’auteur et réfléchir à la place du cinéma dans la Cité, en présence d’un « grand témoin », le cinéaste Jean-Pierre Thorn.

Vendredi 27 Septembre

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La pause entre deux concerts

  • Le Ciné-concert de Tub’à l’image a eu un tel succès qu’il a fallu organiser deux représentations (matin et après midi) ce qui a permis à plus de 300 élèves des écoles du quartier d’assister à ce concert très original.

En se basant sur des films d’animation de l’école Emile Cohl, des compositions musicales originales et leur savoir-faire de joueurs de tuba, le quatuor Tub’ à l’image invite chaque spectateur/auditeur à développer ses sens et sa compréhension de ce qu’il voit ou entend.

  • Le soir le rappeur lyonnais Yoko, accompagné de ses musiciens et danseurs, nous a fait le grand plaisir d’un mini-concert d’introduction au film de la soirée.
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Yoko sur la scène de la salle Garcin.


Yoko  a 22 ans et a débuté en 2009. Il a été vainqueur du Buzz booster Rhône-Alpes en 2012 et de l’Original Festival la même année.

Il a représenté la région Rhône-Alpes pour la finale nationale de Marseille et s’est produit devant 3000 personnes à la Sucrière…

Ensuite Nathalie Perrin Gilbert, Maire du 1er arrondissement, rappelle que l’action d’Enjeux sur Image avait pris forme suite à la fermeture du CNP Odéon et constate que « Le cinéma Comoedia ne suffit pas à assurer la diffusion d’un cinéma d’art et d’essai de recherche et documentaire sur Lyon ». Elle pose enfin la question :  Pourquoi n’y a-t-il pas de place pour un cinéma riche et diversifié sur Lyon ?

 

  • Lorsque Jean-Pierre Thorn présente son film 93, la belle rebelle,  il évoque les difficultés qu’il rencontre pour la diffusion de ses films auxquels « le public n’a pas accès du moment qu’ils ne sont pas soutenus par des sociétés de production et grands réseaux de distribution ». Jean Pierre Thorn rend hommage à Eric Pittard, , « Grand combattant cinéaste », mort le 25 septembre 2013 dont le film De l’usage des sex toy en temps de crise à été « massacré » par sa distribution (une seule séance à Paris). Il salue ce « Grand monsieur pour sa gouaille, sa drôlerie, sa gentillesse, sa révolte contre le monde tel qu’il est ». Thorn évoque également le courage de Marc Artigau, ancien directeur-programmateur du CNP Odéon pour les prises de risques qu’il prenait dans sa programmation soulignant « qu’il faut se battre pour l’exception culturelle à l’intérieur de la France ».
  • La projection du film est suivie par 70 personnes. Et pour certains c’est l’occasion de découvrir une musique qu’ils connaissaient  mal.
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Jean Pierre Thorn parle de son film « 93, la belle rebelle »

  •  Un débat suit la projection qui permet à J.P. Thorn de nous présenter son film comme un « poème coup de poing, cris », et les acteurs musiciens qui y jouent comme sa famille. A travers ce film il a voulu montrer comment tous ces artistes ont fait l’histoire de notre pays et mettre en perspective le Hip-hop : les artistes hip-hop, avec leurs textes engagés, dans les années 90 ont repris le flambeau du rock français des années 70-80 en étant les porte-paroles des classes populaires. Pour lui, mettre en parallèle une forme d’art avec l’histoire d’un pays est fondamental. Avec ce film il a voulu « redonner la fierté à une classe populaire qui a été dévalorisée » en donnant aux artistes « une image digne de leurs nom avec des moyens techniques qui leur permettent de faire apparaître toute leur beauté ».

Et la soirée se termine par un pot très sympathique.

Samedi 28 Septembre

  • Master Class consacrée au réalisateur Jean Pierre Thorn
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Master-class de Jean-Pierre Thorn

Suite à la projection la veille de 93, la belle rebelle, et à partir d’extraits de trois de ses films (Faire kiffer les anges, On est pas des marques de vélo, Le Dos au mur), le réalisateur Jean Pierre Thorn est revenu pendant environ deux heures sur ses méthodes de tournage, son rapport au monde, et a évoqué ses réflexions à propos de la diffusion actuelle du documentaire de création, et plus largement, du cinéma indépendant.
L’une des premières questions concernait le rapport de confiance que Jean Pierre Thorn instaure avec ses personnages lors de la réalisation de ses films. Pour lui, il s’agit d’aller au<delà du simple dialogue : le cinéaste essaie au maximum de soutirer des confidences, comme en témoigne une séquence d’On est pas des marques de vélo, où Bouda, le protagoniste, se livre entièrement (Jean Pierre Thorn parle d’ailleurs d’ « aveux »). Le réalisateur réussit, par l’acte cinématographique, à faire évoluer la conscience des gens qu’il rencontre.
Le réalisateur est revenu sur sa façon de capter ces échanges par un déplacement constant. Les travellings sont de fait souvent privilégiés pour permettre aux personnages de bouger tout en dialoguant. Selon Jean Pierre Thorn, la marche favorise la réflexion, l’action du corps et des jambes stimule la parole plus facilement, plus librement.
Jean Pierre Thorn a beaucoup parlé du montage, et du mixage. Il ne s’interdit pas de jouer avec les sons pour construire ses images, en dépit des avis contraires prononcés par ses producteurs. Il a notamment mentionné l’ajout de sons qui n’existaient pas lors du tournage, mais qui viennent rajouter une tonalité poétique : par exemple lorsque Bouda termine ses aveux, Jean Pierre Thorn décide d’ajouter la mélodie d’un glacier ambulant, évoquant instantanément l’enfance.
Il a aussi été question de l’utilisation de l’image d’archive. Le cinéaste a évoqué son travail sur le film 93, la belle rebelle, qui lui a permis de découvrir les images du discours de Jacques Chirac, « Le bruit et l’odeur », qu’il n’avait jamais vu mais seulement entendu.
Jean Pierre Thorn a insisté, dans la dernière partie de la Master Class, sur les difficultés rencontrées par les réalisateurs de documentaires indépendants à faire diffuser leurs films par les chaînes de télévision (ARTE, notamment), et l’exploitation réduite de ce cinéma en salles.
La Master Class fut en conséquence très riche en informations de tournage, et Jean Pierre Thorn a rappelé qu’il ne pensait pas ses films en fonction d’un public (à l’inverse d’un cinéma commercial), mais avant tout pour lui même, et aussi afin de donner la parole à ceux qui sont négligés et laissés pour compte. Ainsi, Jean Pierre Thorn privilégie la parole des rappeurs, des ouvriers, et des danseurs appartenant à la génération hip hop.
Oriane MARIE, Kevin LAULAN

  • La table-ronde « Un cinéma dans la cité »
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Francoise Gourbeyre (FNCC) lors du débat « Un cinéma dans la cité ».

La table-ronde réunit autour de son modérateur, Michel Amarger, journaliste cinéma à RFI : Jean-Pierre Thorn, cinéaste ; Joël Augros, docteur en sciences économiques et maître de conférences à l’université Paris VIII en cinéma et audiovisuel ; Olivier Thévenin, sociologue etprofesseur de sciences de l’information et de la communication à l’Université de Haute-Alsace (UHA) ; Jean-François Martinon, ancien pédagogue et responsable cinéma au CRDP de Lyon ; Marie-Jeanne Beguet, vice-présidente culture et patrimoine au sein de la communauté de communes Saône-Vallée ; Françoise Gourbeyre, représentante du FNCC (fédération nationale et vice-présidente en charge de la culture au sein de Saint-Etienne Métropole ; Sandrine Gueynard, exploitante du cinéma le Scénario, à Saint-Priest.

Quelles sont les motivations pour ouvrir aujourd’hui une salle de cinéma ?
A travers l’exemple du cinéma de Trévoux, ouvert récemment, Marie-Jeanne Béguet explique ce qui a conduit la communauté de communes Saône-Vallée à inclure un cinéma dans son nouvel espace culturel, La Passerelle, qui comprend une médiathèque, une salle d’exposition, une école de musique et un Centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine. Pour elle, l’ouverture de cette salle, inscrite dans un lieu patrimonial, fait sens auprès des habitants de la ville privée d’un cinéma depuis 40 ans. De plus, en confiant la gestion de cet équipement à une association de bénévoles, la collectivité a choisi d’impliquer plus activement les habitants dans cette aventure.
Françoise Gourbeyre, montre également le rôle de régulateur que peuvent jouer les collectivités locales dans l’implantation des équipements cinématographiques. Saint-Etienne Métropole s’est ainsi mobilisée pour empêcher l’implantation d’un multiplexe à Saint-Chamond, considérant qu’il mettrait en péril le cinéma de cette ville et peut-être même tous les cinémas indépendants de l’agglomération. En outre, Saint-Étienne met en œuvre une politique volontariste dans l’accompagnement des salles Arts et Essai. La fréquentation est en dessous des pourcentages nationaux pour les multiplexes mais supérieure pour les salles indépendantes. Le festival Rencontres Internationales du cinéma, créé dans les années 80, à laissé des empreintes chez beaucoup de spectateurs.
Pour Sandrine Gueynard, exploitante du Scénario à Saint-Priest, la construction de ce cinéma est née d’une volonté politique. Le Scénario est un service municipal à part entière fréquenté par 85 à 90% de spectateurs de Saint-Priest ; il crée du lien social et participe à l’animation culturelle de la ville.

 Comment maintenir une diversité culturelle dans une salle de cinéma ?
A Saint-Priest, avec seulement 2 salles, à côté des films grands publics, Sandrine Geynard parvient à mettre en valeur des films plus exigeants grâce à la proximité avec son public. Le Scénario bénéficie ainsi du label Ciné Recherche et Ciné Jeune Public. C’est un combat quotidien qui passe par l’organisation de débats autour des films « fragiles », de rencontres ou de moment de convivialité. Cependant, la surexploitation de « l’art et essai porteur » par les multiplexes désavantage les exploitants de petites salles qui ne peuvent alors programmer ces films qu’en 5éme ou 6éme semaine lorsque plus personne n’en parle.
Jean-François Mariton rappelle le rôle important que jouent les dispositifs comme Collégiens au cinéma, Lycéens au cinéma ou carte MRA dans l’éducation des jeunes à l’image. Face aux abonnements attractifs des multiplexes, seul un travail pédagogique peut inciter les adolescents à voir d’autres films que ceux qui les attirent spontanément.
Jean-Pierre Thorn, quant à lui, insiste sur le rôle des salles pour la diffusion de nombre de films qui ne bénéficient ni de publicité, ni d’un distributeur puissant. Il évoque ainsi le courage de Marc Artigau, ancien directeur-programmateur du CNP Odéon, pour ses prises de risques en matière de programmation et conclut « qu’il faut se battre pour l’exception culturelle à l’intérieur de la France ».
En s’appuyant sur ses travaux, notamment son étude des pratiques culturelles à Besançon ou encore en Alsace, Olivier Thévenin rappelle qu’un cinéma est un lieu symbolique fort en tant qu’espace de création de vie, d’accès à une culture de la diversité et d’échanges entre les habitants.
En conclusion, Joël Augros, économiste et auteur de nombreux ouvrages et articles sur le cinéma, insiste sur l’importance cruciale de la distribution dans la dynamique des salles. L’accès aux films est un problème majeur. C’est pourquoi ces salles doivent se fédérer, créer des échanges, des synergies pour s’imposer comme lieux de représentativité de tous les cinémas

  • Ab Irato – sous l’empire de la colère –  » Film-tableaux » en forme de triptyque
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Jean-Pierre Thorn et Dominique Boccarossa, lors du débat, après la projection d’ « Ab irato ».

Le décor : un paysage à la fois désertique à terre rêche et horizon vallonné, quelque part entre la Beauce et la Bourgogne. 3 tableaux dans ce décor :
2 couleurs, 2 expressions de colère et 1 ovni ou « personnage à la Botero », Ange non exterminateur, laissant les protagonistes exploser lentement leur colère, comme une bombe à retardement.
D’un côté 1 couple qui devrait chercher leur fils enlevé pour rançon, mais dont la situation de stress engendre des comportements à l’opposé l’un de l’autre et finira par les déchirer dans une colère froide et cassante.
De l’autre le couple de jeunes kidnappeurs expérimentant leur haine de fils de bourges par de la torture mélangée à un rapport sensuel et donc ambigu à l’autre, l’étrange, celui qu’on envie et dont ils veulent symboliquement mettre à nu les signes extérieurs d’appartenance à sa classe sociale : prendre ses habits et sa place.
L’intérêt de ce film, qui est lui même un ovni dans la manière inattendue de cadrer les personnages au niveau de leur visage et au niveau de leur corps, corps qui déploie toute sa symbolique sociale dans le paysage désertique à perte d’horizon ; la perte d’horizon* finira par perdre les personnages…
On peut lire ce film indépendamment d’une attente sur le devenir de l’enlèvement, seule la montée en puissance de la colère et de la haine domine et donne matière à la toile de fond du tableau.
une spectatrice impressionnée

*Edgar Reitz à propos de Heimat :  » La nature est à la fois notre amie et notre ennemie. En termes de cinéma, c’est une protagoniste comme les autres. Je ne fais d’ailleurs pas de différence entre elle et les personnages proprement dits. » ( propos recueillis par Télérama, n°3328)